Journal d'un vide d'Emi Yagi, le mensonge au service de la vérité

Journal d’un vide d’Emi Yagi : le mensonge au service de la vérité

Journal d’un vide d’Emi Yagi est un premier roman audacieux et mordant. En effet, à travers un mensonge aussi absurde que révélateur, l’autrice japonaise nous plonge dans la réalité de nombreuses femmes dans le monde professionnel. Ainsi, ce récit décalé, à la fois drôle et profond, transforme une fausse grossesse en véritable dénonciation des discriminations de genre. Par ailleurs, elle nous offre un regard acéré sur le sexisme ordinaire qui ronge le monde professionnel. Finalement, découvrez mon avis sur ce roman qui fait partie de mes meilleures lectures de 2025 et qui a d’ailleurs remporté le prestigieux prix Osamu Dazai.

Journal d'un vide de Emi Yugi livres féministes

Journal d’un vide

Autrice : Emi Yagi
Traductrice : Mathilde Tamae-Bouhon
Editeur : 10/18
Nombre de pages : 216 pages

Résumé du livre

Mme Shibata, jeune trentenaire diplômée se retrouve à la machine à café pour les préparer à ses collègues. Alors qu’elle est la seule femme de son équipe, elle doit accomplit toutes les corvées quotidiennes ingrates. Un jour, alors qu’elle en a marre, elle refuse et prétexte qu’elle est enceinte. Dès lors, ce mensonge la protège des heures supplémentaires et du sexisme par ses collègues masculins. Progressivement, elle s’installe dans cette maternité fantasmée. Elle suit même des cours prénataux et passe des échographies. Cependant, son ventre grossit réellement et les frontières du réel s’estompent nous laissant avec des doutes.


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INCIPIT DU ROMAN JOURNAL D’UN VIDE D’EMI YAGI

Résumé de ma critique

Pour celles et ceux qui n’auraient pas le temps, ou juste la flemme, de tout lire

📖 Histoire

– Madame Shibata fait croire qu’elle est enceinte pour échapper aux tâches ingrates puisqu’elle est la seule femme de l’entreprise.
– Une écriture légère et comique, pour dénoncer la condition des femmes dans le monde proffessionnel.

👥 Personnages

– Madame Shibata, jeune trentenaire célibataire qui en a marre de se faire exploiter par ses collègues.
– Les collègues qui changent de comportement envers la protagoniste lorsqu’elle annonce sa grossesse.

👀 Thématiques

– Les discriminions et le sexisme ordinaire dans le monde professionnel.
– La maternité, révélateur des inégalités entre les hommes et les femmes.
– La rébellion et l’émancipation des femmes grâce à la maternité.

💖 Un premier roman engagé, drôle et nécessaire. Un révélateur de la place de la maternité et les contradictions qui enferment les femmes.

Une histoire cocasse portée par une plume vive

Journal d’un vide d’Emi Yagi est un roman plein d’audace et de surprises. En effet, il repose sur un postulat aussi simple que détonant : une femme fait croire à son employeur qu’elle est enceinte. Or, ce qui pourrait n’être qu’une anecdote devient, au fil des pages, un texte captivant où cette fausse réalité enfle progressivement. D’ailleurs, il m’a entraîné dans une spirale narrative haletante, car Emi Yagi manie l’art du récit avec brio. Son écriture est fluide, tandis que son style est caustique, mais terriblement efficace.

De plus, l’intrigue nous tient en haleine. J’étais suspendue à cette question tout au long du roman : comment va-t-elle s’en sortir ? Comment peut-on maintenir un tel mensonge pendant des mois ? Ainsi, l’autrice explore à travers cette fiction les discriminations au travail et les changements radicaux de comportement qu’induit une grossesse annoncée. Par conséquent, j’ai été à la fois amusée par les situations absurdes que crée ce mensonge et remplie d’empathie pour Madame Shibata. Progressivement, au fil des pages, nous comprenons petit à petit les raisons profondes qui l’ont poussée à cette extrémité. Finalement, ce n’est pas un simple caprice, mais un acte de résistance désespéré.

Des personnages révélateurs d’une société

Dans ce roman, nous suivons particulièrement la protagoniste qui n’est autre que Madame Shibata. Cette femme diplômée, indépendante, célibataire est également la narratrice de cette histoire hors norme. En tant que seule femme dans l’entreprise, elle incarne le quotidien de milliers de travailleuses confrontées à la discrimination ordinaire. Cependant, son personnage est d’une justesse criante : ni héroïne parfaite ni victime passive. En effet, elle navigue entre résignation et révolte sourde face aux injustices qui jalonnent ses journées. D’ailleurs, nous entrons dans l’intimité de ce personnage grâce à son journal de bord.

Autour d’elle, gravitent ses collègues, tous masculins. Et c’est précisément là que le roman prend toute sa dimension critique. En effet, l’autrice nous montre avec une précision chirurgicale le changement radical de comportement de ces hommes avant et après l’annonce de la grossesse. Avant : corvées, invisibilité, remarques condescendantes. Après : sollicitude, attention, respect soudain.

Ainsi, à travers Mme Shibata, Emi Yagi dresse le portrait d’une femme invisible aux yeux de ses collègues. Elle est réduite à un rôle de service alors qu’elle possède pourtant les mêmes compétences professionnelles. Dès lors, son mensonge devient une forme de résistance, un acte désespéré pour exister. Progressivement, le personnage gagne en épaisseur. Par conséquent, une mécanique folle se met en place, révélant les contradictions d’une femme prise au piège par ses propres stratégies de survie.

Une comédie qui cache une dénonciation féroce

La première thématique est celle de la discrimination professionnelle envers les femmes. Le récit décortique les mécanismes de la domination patriarcale en entreprise. Seule femme de son équipe, Mme Shibata subit quotidiennement la misogynie ordinaire. Cette violence insidieuse la relègue à des tâches domestiques ingrates : préparer le café, ranger, organiser. L’autrice met en lumière comment ces micro-agressions cantonnent les femmes aux marges de la vie professionnelle, les excluant des véritables responsabilités.

Tout aussi centrale, la seconde thématique, concerne la maternité comme outil de reconnaissance sociale. Le faux ventre rond de Mme Shibata agit comme un révélateur brutal. Soudainement, ses collègues modifient leur comportement, la traitant avec plus d’égards et la prenent enfin au sérieux. Ainsi, Yagi démontre comment le système social ne valorise les femmes qu’à travers leur fonction reproductive. Paradoxalement, la maternité devient une porte d’entrée vers la reconnaissance professionnelle. Mais ce roman est avant tout le récit d’une rébellion non préméditée. L’autrice livre un témoignage universel sur les pressions sociales exercées sur les femmes. Ce mensonge dénonce les injonctions contradictoires auxquelles elles sont confrontées et révèle les stratégies de résistance qu’elles déploient pour exister. L’humour et l’absurde deviennent alors des armes pour dire l’indicible et rendre visible l’invisible.


Journal d’un vide d’Emi Yagi est bien plus qu’un premier roman pertinent et intelligent. C’est un texte nécessaire qui conjugue humour dévastateur et conscience politique acérée. D’ailleurs, ce n’est pas sans surprise qu’il a reçu le prix du meilleur premier roman au Japon. À travers l’histoire loufoque de Mme Shibata qui fait croire qu’elle est enceinte, l’autrice parvient ainsi à dénoncer les discriminations de genre dans le monde du travail. Par conséquent, ce récit complètement barré, addictif et profondément féministe nous rappelle que parfois, il faut mentir pour révéler la vérité. En refermant ce livre, je n’ai d’ailleurs pas pu m’empêcher de penser au poids supplémentaire porté par la moitié de la population, considérée uniquement sous le prisme maternel. De plus, ce texte est rempli d’ambiguïté où la frontière entre le réel et l’imaginaire se confond progressivement. On rit, on s’indigne, on s’interroge, et j’adore précisément ce genre de roman.


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